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Les "
Vieilles Charrues " creusent leur sillon depuis
plus de 15 ans ; |
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15 années de labeur
qui permettent désormais
à 170 000 spectateurs de vibrer chaque été
au cœur de la Bretagne et au reste du monde de
situer Carhaix sur une carte de France. Plus qu’un festival, les Vieilles
Charrues c’est un projet de vie. L’envie de prendre son destin en
main, de faire bouger les choses et de s’opposer au désert qui menaçait
la région. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce qui est
aujourd’hui l’un des plus gros festival d’Europe, n’avait à sa
naissance, pas la moindre vocation musicale ! Tout a commencé
par une kermesse au bord de l’eau, avec très
peu de musique et beaucoup de bonne franquette, des grillades (de bison, tout
de même !) et des jeux incroyables, tels le lancer de botte (" gauche,
pointure 42 ") ou l’inévitable " tirer de charrues
". |
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À l’origine de l’événement,
on trouve une bande de potes aux motivations purement potaches, fidèles
organisateurs d’une fiesta de fin d’année en l’honneur
des pions et des étudiants centre bretons. Partis étudier à Brest,
et baignés cette année là dans les préparatifs du
grand rassemblement des vieux gréements (" Brest 92 "), ils
conçoivent l’idée saugrenue de rivaliser d’imagination.
Leur rassemblement à
eux sera celui des " Vieilles Charrues ". Organisée
à Landeleau, près de Carhaix, la première
version réunit quelque 500 convives, des potes de potes, une fête
privée qui fait rêver. L’année d’après
il est donc décidé d’ouvrir au public, d’inviter des
fanfares et d’enfoncer le clou côté parallèle brestois
: un port est reconstitué en eau douce, avec son phare et son café.
2000 personnes y accostent. Premier pari gagné
haut la main. Un doigt dans l’engrenage. On continue,
avec l’aide des copains et des mamans pour la logistique. En 94, le thème
choisi, clin d’œil à
la situation économique préoccupante du Centre
Bretagne, est le désert. En plus des animations, pour la première
fois, un concert " digne de ce nom "
(avec scène et sono) est organisé. 5000 personnes
se pressent dans l’oasis pour profiter d’une journée dépaysante
(courses de chameaux !) et applaudir, entre autres, Dolly & Co ou les Satellites.
Le succès est
énorme et l’asso, un peu dépassée
par les événements, songe qu’il faudrait peut être,
pour la prochaine fois, penser à prendre une sécu (faute d’avoir
eu l’idée plus tôt, le programmateur sera obligé de
dormir toute la nuit sur la scène pour surveiller le matériel !).
Il devient risqué d’avoir autant de monde au bord de l’eau,
le site semble soudain exigu...
Conclusion : il faut déménager.
Champ de foire
La municipalité de Carhaix, toute proche, propose alors son champ de foire
en plein centre ville. Bien sympa tout ça, mais pour le " tirer de
charrues ", le bitume ça va pas le faire. Il est donc impératif
de trouver de nouvelles " attractions ". La musique, jusque là
simple ingrédient de la fête, débarque
en force : 3 jours de concerts sont programmés et pas des moindres. Après
le choix d’un nom irrévérencieux, une nouvelle exigence se
dessine, utopiste de premier abord, toujours dans l’auto-dérision
et teintée d’un zeste de provocation malicieuse : "pourquoi
toujours devoir faire des bornes pour aller voir les
stars, désormais elles viendront à nous ! ". La kermesse se
réoriente clairement festival et une poignée de rescapés
d’un autre festival Breton, Tamaris (qui fit les beaux jours de Carantec
et de Morlaix) vient prêter main forte à l’équipe des
débuts. D'ores et déjà l’éclectisme prévaut.
Il en faut pour tous les goûts, toutes les générations et
toutes les bourses : Blues Brothers, Silencers, Ar Re Yaouank la première édition
urbaine, en 95, offre une douzaine d’artistes pour 30 francs la soirée.
Le succès est de nouveau au rendez-vous et l’affiche grossit encore
l’année suivante (Lavilliers, Le forestier, Franck Black, Zebda
ou Miossec). Là où
ça commence néanmoins à ricaner un brin
chez les mauvaises langues, c’est en 97 avec 11 groupes ou chanteurs annoncés
(Nougaro, Birkin, LKJ, Simple Minds) et James Brown en tête d’affiche.
Mr Dynamite himself
à Carhaix ? Ça en laisse plus d’un incrédule.
Et pourtant si, il viendra ! Et cette édition explosive aura un tel retentissement
que le festival devra de nouveau déménager.
Retour aux champs
Ainsi est investi le site de Kerampuilh, devenu depuis le décor officiel
de l’évènement : un amphithéâtre naturel en
périphérie de Carhaix, plusieurs hectares de champs dans lesquels
passent des kilomètres de câbles et de tuyaux, pour la bière
notamment (un étonnant système de pipe line qui permet de ravitailler
les différents bars répartis sur le site). En un mois c’est
une véritable ville qui voit le jour, avec ses quartiers et ses règles
de vie. De 98 à aujourd'hui, d’édition en édition,
plusieurs formules y sont testées (sur 4 ou 3 jours, avec 3 scènes
ou plus) jusqu’à
trouver l’équilibre actuel : deux scènes
principales où alternent les concerts, une scène en parallèle,
dédiée le soir aux musiques
électroniques et dans l’après midi aux
finalistes des " Jeunes Charrues " (le meilleur de ces groupes, issus
d’une série de 10 tremplins organisés dans le grand ouest,
jouera l’année suivante dans la programmation officielle), un espace
ouvert aux arts de la rue et un vaste chapiteau pour accueillir les musiques
bretonnes.
Avec ce retour à la verdure et le développement d'un camping gratuit,
un nouveau rituel s’instaure : à
la joie de venir faire la fête entre potes s'ajoute le
plaisir de pouvoir rester plongés dans l'univers du festival 3 jours durant,
sans avoir à quitter le site. L’aventure attire bien sûr une
majorité de 18/25 ans mais on voit aussi des familles entières,
toutes générations confondues, comme aux premiers jours. Au fil
du temps, l’ambiance bon enfant et l’affiche éclectique des
Vieilles Charrues ont réussit à séduire toutes les populations.
Chacun y trouve son compte, c’est le secret de la programmation qui n’hésite
pas à offrir en un même bouquet : Charles Trenet et Iggy Pop, Ben
Harper et Denez Prigent, Henri Salvador et Noir Désir. Les tribus au look
chamarré et des retraités paisibles, cohabitent avec le même
sourire devant, par exemple, un Pierre Perret médusé.
En une journée le site accueille autant de spectateurs que le champ de
foire en trois jours : 60 000 personnes (la jauge idéale pour laisser
au public un certain confort, une volonté du festival, alors que 10 à 20
000 billets supplémentaires pourraient aisément être vendus
chaque année).
Côté organisation, de nombreux professionnels sont
à l’œuvre ainsi qu’une légion
de bénévoles fidèles au poste : buvettes, restauration,
consignes, billetterie, campings, nettoyage, accueil artistes...
Ces " laboureurs " de la première heure, d’années
en années, sont passés d1une centaine à
5000, avec un mot d’ordre inchangé : "faire
les choses sérieusement sans se prendre au sérieux
". Impossible d’envisager le festival sans eux et
la relation se prolonge au delà de l’été.
L’hiver venu, tout fini toujours par un banquet,
" Le repos des laboureurs ", la fête des bénévoles,
une fête entre potes. La boucle est bouclée.
Vivre ici
Et l’esprit initial, justement ? Il est toujours là. Transcendé.
Du défi consistant à faire venir les plus grandes stars, en passant
par l’exercice réussi de permettre au plus grand nombre de situer
Carhaix, on en est arrivé peu à peu à plus fort encore :
relancer une dynamique économique, se donner les moyens de rester vivre
en Centre Bretagne.
En dehors du festival, l'association des Vieilles Charrues s'active
à l’année, tout à la fois pour l’avenir
du pays et la conservation de sa mémoire. Elle compte désormais
sept permanents attachés au festival et depuis janvier 2000 cinq jeunes
chercheurs chargés de valoriser le patrimoine local au sein des " Mémoires
du Kreiz Breizh ".
Au delà de ces emplois, les Vieilles Charrues ont créé
dans la région l’équivalent de 100 postes
à lannée. Il y a les effets immédiats
durant le festival pour les entrepreneurs des environs (à titre d’exemple
43 boulangers, à 20-30 kilomètres
à la ronde, travaillent sans répit pour fournir
les 47 000 baguettes nécessaires !), les perspectives nouvelles (plus
de 2000 festivaliers se disent prêts à
revenir dans le coin pour des vacances) et les retombées
au quotidien pour les centre bretons (la plupart des bénévoles
viennent au nom d’associations et le festival aide au financement de leurs
activités en retour). Mais ce n'est pas tout ! Les bénéfices
ont été
réinjectés dans la vie locale et laissent
envisager des projets sur le long terme. Les Vieilles Charrues, qui ont déjà aidé à financer
l’implantation d’un Lycée Diwan (bilingue breton/français)
à Carhaix, le premier du genre, planchent sur le développement
d'une technopôle culturelle, avec notamment dans
ses dossiers une salle multi-vocations d’une capacité
de 5 à 10 000 places...
Et les joyeux fêtards des origines avec tout ça, 14 ans plus tard,
que sont-ils devenus ? Eux, qui à l’époque auraient pu voir
ce rassemblement au bord de l’eau comme un dernier baroud d’honneur
avant de devoir s’exiler pour trouver du boulot, sont 90% à avoir
pu rester vivre au pays et l’un d’entre eux est même devenu
maire de Carhaix
Emmanuelle Debaussart |
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